VICTOR - LE SOIR
Numéro 30 - 29-30/07/2000
Pages 20, 21 & 22
Report by Marc VANESSE
Photos by Roger MILUTIN




Les ancêtres tiennent la route

Le plus beau des rallyes le confirme: de Liège ou d'ailleurs, tous les chemins mènent à Rome.

Roger appuie sur le bouton noir. Le moteur claque. Le pot d'échappement crache un filet de fumée bleue si caractéristique des moteurs à deux temps. Tout comme le joyeux bruit de cette grand-mère suédoise pétante de santé. Ses mensurations sont pourtant modestes pour un ancien mannequin des podiums de rallye. Ses 750 cm3 développent à peine 33 chevaux pour une vitesse de pointe frôlant les 100 km/h.

Sortie d'usine en 1959, cette Saab 93 d'allure rustique en étonnera plus d'un en rejoignant sans encombres la ligne d'arrivée du prestigieux Liège-Rome-Liège. D'autant qu'elle se frottera durant six jours aux panthères des lignes droites, aux gazelles des épingles à cheveux, aux stars des dérapages contrôlés. Porsche 356, Ferrari Tour de France, Bentley Le Mans, Jaguar XK 120, Maserati 3500GT, BMW 507 Cabrio, Austin Healey MKII... Soit une bonne centaine de princesses de la route plus rutilantes les unes que les autres.

Les 600 km de l'étape qui nous mène de la Lorraine française au sud de la Bavière s'annoncent rudes pour ces ancêtres de l'asphalte. La chaleur de juin devient vite étouffante. Les mécaniques cuisent dans les montées de col qui se succèdent à un rythme fou.

Mise à la disposition de quelques journalistes par l'importateur Beherman, notre Saab de collection prend le départ. A peine sommes-nous installés au volant qu'il nous faut déjà affronter une «spéciale» en slalomant comme des pros sur un circuit jalonné de bottes de foin. Moulinant le volant en bois comme un gamin son autoscooter, Roger zigzague à merveille sans louper la moindre porte. Une entrée en matière décapante puisqu'il a fallu s'habituer en une fraction de seconde à un bolide sans frein moteur et à un changement de vitesses au volant...

Jadis course d'endurance, qui a vu se frotter les plus grands champions de son époque, le Liège-Rome-Liège se décline aujourd'hui sur un mode différent. A la vitesse pure, les organisateurs attendent des concurrents une régularité de métronome: 50 km/h de moyenne pour les jeunes ancêtres (après 1945), 45 km/h pour ceux d'avant-guerre. Et l'air de rien, ces vitesses exigent des équipages une attention de tous les instants.

Une courroie de moteur en... bas nylon

A gauche dans 100 mètres. Au stop, prendre 2 droite jusqu'au rond-point. A 400 mètres, prendre 2 droite en direction de Guinglange. Précieux comme une bible, le «road book» renforce l'illusion de participer à une épreuve pour pilotes confirmés. Rares sont d'ailleurs les participants à se lancer seuls dans pareille aventure. Le Liège-Rome-Liège se vit tellement mieux en duo. S'y côtoient les battants qui se disputent la tête de la course et les autres, qui viennent uniquement pour cette balade de 2.500 km.

Et quelle balade! Chaque tronçon traverse des endroits de rêve, des montagnes magnifiques, des villages préservés. Partis de minute en minute, les belles calandres sont accueillies sous les applaudissements du public. Au contrôle situé sur une route alsacienne, un grand-père et son petit-fils se penchent sur notre voiture. N'est-ce pas la Saab que conduisait Erik Carlsson en 63 et 64 ? Ce connaisseur est touché de retrouver l'émotion de ses 20 ans: Merci pour le souvenir. Nous arrivons à Ottrott pour le lunch. Le mercure affiche 32°. Au menu: fanfare, culottes de cuir et... choucroute. L'Allemagne a toujours su rester respectueuse des traditions. L'estomac calé jusqu'aux talons, nous reprenons la route qui serpente à travers les collines. L'œil rivé sur la température de l'eau, il faut régulièrement actionner le ventilateur de secours pour refroidir la bouilloire. Pas plus de quelques secondes, sinon on vide la batterie...

Nous mettons sept heures pour arriver à Oberstdorf sous les vivats de la foule conduite par le prince de Bavière. Une douche en vitesse et tout le monde se retrouve au resto pour y échanger ses impressions.

Pneu crevé, pompe à eau claquée, alternateur brûlé, sortie de route... Les mésaventures se multiplient dans la bonne humeur. Personne n'est resté en rade. Les mécanos du rallye ont élevé le système D au rang de science appliquée. La paire de bas nylon de madame remplacera la courroie du moteur de monsieur. Les concurrents s'entraident aussi sans discernement. Un Anglais que nous ne connaissions pas nous a refilé la seule pompe à eau qu'il avait, racontent Bruno et Marie, qui sont repartis avec leur MG, les doigts plongés dans le cambouis.

Hormis les candidats à la victoire, I'espoir de chacun reste identique. Peu importe le classement, on espère simplement que la voiture puisse arriver à Rome, se réjouit David Thomson, le pilote très british d'une Talbot de 1932.

Un avis pépère que ne partagent pas Erik Carlsson, le champion suédois, et son copilote Gunnar Palm. Au volant d'une Saab 96, la star des années 60 annonce 72 ans au compteur. Et une pêche d'enfer. Le lendemain, après avoir cédé le volant de notre « Titine» (comme nous l'avions baptisée) à un confrère, nous avons tenté de suivre le maître dans ses œuvres. Avec une Saab 93 d'aujourd'hui développant 130 cv. Il s'agissait d'une étape spéciale d'une dizaine de kilomètres durant laquelle il faut respecter scrupuleusement la moyenne de 50 km/h.

Five, four, three, two, go! Laissant deux mètres de gommes sur le bitume, papy fait hurler son bolide et attaque déjà le premier virage en côte. Puis le deuxième. A fond! Plein pot! Un promeneur le gêne, il klaxonne pour réclamer le passage. Il l'obtient. Après cinq kilomètres, nous sommes contraints de relâcher la pression sous peine de voler dans le décor. Le coup de volant du champion reste inimitable et force l'admiration. Durant quatre étapes, Carlsson occupera la deuxième place avant de casser son moteur en Italie.

Il s'était fait une joie de participer à ce rallye qu'il n'a jamais pu gagner (il avait terminé deuxième en 63 et 64 au redoutable Liège-Sofia-Liège). Alors que Pat Moss, son épouse, a déjà ramené deux fois le trophée de la victoire. Qui doit le narguer sur la cheminée du salon...


Bielle de jour

Alain Defalle préside le rallye Liège-Rome-Liège, nouvelle manière. Amateur de belles carrosseries, cet ancien ingénieur de Cockerill Sambre refuse toute forme d'improvisation. Jusqu'au choix du menu d'étape qu'il teste avant chaque édition...

Quand avez-vous décidé de faire revivre ce rallye ?

Le Liège-Rome-Liège a été interrompu en 1964 parce que la circulation devenait de plus en plus dense. Depuis 1931, il s'agissait d'une course de quatre jours et quatre nuits qui incluait un aller-retour de Liège à Rome (5.000 km). En 1989, j'ai proposé de relancer ce rallye prestigieux en tenant compte des nouvelles réglementations européennes régissant les épreuves de régularité pour vieilles voitures. La première édition de cette formule a débuté en 1991.

Comment préparez-vous un tel périple ?

Pour avoir participé comme concurrent à plusieurs rallyes d'ancêtres, j'ai opté pour une épreuve placée sous le signe de la qualité totale. Pour l'itinéraire, j'ai choisi le meilleur professionnel du genre, le Verviétois Alain Lopes, qui est aussi le concepteur du tracé du Paris-Dakkar (il a aussi terminé plusieurs fois deuxième comme concurrent). C'est lui qui fait le choix de l'itinéraire en tenant compte d'un impératif: la possibilité de trouver au même endroit des hôtels de charme pour 250 personnes. Il investigue toutes les routes, parfois jusqu'à dix tentatives, pour trouver le tronçon idéal qui respecte les voitures (pas de gravier) et qui nous fasse traverser des paysages somptueux.

Quel est le prix demandé aux concurrents ?

Nous demandons 150.000 F pour deux personnes, ce qui inclut tous les frais (organisation, hôtels, restauration, assistance) hormis le carburant.

Une somme qui n'est pas permise à chaque amateur de belles calandres...

La plupart de nos concurrents sont effectivement des hommes d'affaires, des avocats, des chirurgiens... Il y a aussi des mordus qui veulent se faire plaisir. Je songe à un concurrent liégeois, Jean-Guy Lakaye, qui souhaitait fêter ses 50 ans et les 20 ans de son fils. Ils ont aligné leur MG de 1936. Ils ont cassé. Ils ont réparé. Ils devaient pousser leur voiture pour démarrer. Ils ont été héroïques. Mais je suis persuadé qu'ils se sont offert un anniversaire dont ils se souviendront longtemps. D'autres viennent en couple pour s'offrir une balade hors du commun. Quelle autre épreuve permet de se retrouver le soir avec ces belles dames en tenue de soirée ?

Que coûtent ces bolides de plus de 40 ans ?

Cela va de la Triumph à 400.000 F à la Ferrari Tour de France de 40 millions ou l'Alfa Romeo de 1932 estimée à 90 millions. Et c'est parfois la première qui mène la course... Quatre Austin Healey ont d'ailleurs gagné l'édition 2000 devant deux Jaguar et une Bentley.


Carlsson senior

Avec sa silhouette de géant (1,94 m) et sa nuque définitivement courbée pour avoir piloté des voitures au toit trop bas, Erik Carlsson ne se sent jamais aussi bien qu'au volant de la Saab rouge qui lui a permis d'engranger victoires sur victoires. The engine is good, nous lance-t-il au départ d'une spéciale où il allait encore donner une leçon de conduite à tous ces « gamins » de moins de 70 ans.

Nommé parmi les dix meilleurs rallymen du siècle, le champion suédois a débuté très jeune sa carrière en sport moteur. A 14 ans, il pilotait déjà ses propres motos, une Norton 500 et une Royal Enfield 350, avec lesquelles il débute la compétition en 1947. Virtuose de la conduite sur neige, il se distingue ensuite dans les rallyes automobiles scandinaves.

En 1953, il rejoint l'équipe Saab. Il ne la quittera plus jusqu'à retrouver sa monture lors de cette édition 2000 du Liège-Rome-Liège. Champion de Suède à six reprises, il coule en or massif un hallucinant palmarès: le rallye des mille lacs, le rallye du soleil de minuit, le rallye d'Allemagne, I'Acropole, le RAC (trois fois), le Monte Carlo (deux fois)...

Interrogé en 1963 à l'occasion de son mariage avec Pat Moss, la championne de rallye britannique, il avouait déjà être devenu un fana du rallye belge. Jusqu'ici mon rallye favori était certainement celui de Grande-Bretagne que j'ai gagné trois fois consécutivement. Mais après avoir réussi à terminer Spa-Sofia-Liège (NDLR: I'une des variantes du rallye) cette année pour la première fois, je considère que l'épreuve belge est de loin la meilleure du lot.

Cette année, Carlsson espérait signer | un nouvel exploit. Installé dans son siège dix minutes avant chaque départ (pour faciliter la concentration), cette légende vivante du sport automobile rentre déjà gagnant d'avoir disputé la tête de la course avec les meilleurs. Dont il pourrait être le père. Ou le grand-père.


Repères

Quelle voiture? Le rallye est ouvert aux voitures d'avant-guerre (catégorie A) et aux voitures dont le modèle identique a été produit avant le 31 décembre 1960 (catégorie B). Quelle préparation? Aucune préparation spéciale du véhicule n'est demandée. Les organisateurs privilégient au contraire les voitures qui se rapprochent le plus de leur configuration d'origine. Quelle licence ? Pas besoin d'une licence sportive. Pour la voiture, une carte d'identité de la FIVA (la Fédération internationale des véhicules anciens qui gère dans le monde les rallyes de régularité pour voitures anciennes) est requise. Quelle expérience ? Aucune. Chaque année, le rallye accueille 30 % de nouveaux équipages qui n'ont jamais participé à une telle épreuve. Quelle récompense? Des coupes et des trophées pour les meilleurs au classement général. Il n'y a pas de prix en espèces à gagner. Renseignements: Alain Defalle, 254 boulevard d'Avroy, 4000 Liège. 04-254.19.50. E-mail: contact@motorclassic.com

But the Liege Rome Liege is an Adventure.

A true monument of motor sport, the Liege Rome Liege rally was a fantastic human and engineering adventure and still is today. Keeping to an average speed of between 45 and 50 k.p.h. on mountain roads, both when ascending and descending these famous high passes, demands patience, concentration, skill and harmonious teamwork.








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